L'art du détail dans le cinéma de Wes Anderson
L'équipe Ciné TCG
Et si la magie d'un plan tenait à un journal dont on ne pourra jamais lire les articles ou à un billet de train que l'on n'aperçoit qu'une petite seconde ? Pour The Grand Budapest Hotel, la graphiste Annie Atkins a créé des accessoires faits main de tous types pour donner vie au film.
Si vous avez déjà mis les pieds dans l'univers de Wes Anderson, vous connaissez cette sensation singulière : celle d'ouvrir une boîte à souvenirs, où chaque objet semble avoir été déniché chez un brocanteur du siècle dernier, puis classé par ordre chromatique. On réduit souvent son cinéma à ses cadres ultra symétriques et à ses palettes pastel. Pourtant, le véritable secret de fabrication de films comme Fantastic Mr. Fox ou Asteroid City ne se trouve pas dans un logiciel d'étalonnage, mais dans les mains d'une poignée d'artisans fascinants.
Le graphisme au service du réel
Prenez Annie Atkins, la graphiste en chef sur The Grand Budapest Hotel. Son métier ? Fabriquer de faux « vrais » accessoires. Pour le film, elle a dessiné et vieilli des centaines de lettres d'amour, des tickets de transport, des télégrammes officiels, des passeports fictifs de la république de Zubrowka, créé de toutes pièces le journal « The Trans-Alpine Yodel » et même les emballages roses iconiques des pâtisseries Mendl's. La plupart de ces détails n'apparaissent qu'une demi-seconde à l'écran, sont parfois même flous à l'arrière-plan, pourtant ce sont eux qui rendent l'immersion crédible.
Lors de l'AIGA Design Conference de 2017, elle rappelait une réalité historique. Autrefois, le métier de graphiste n'existait pas. Du moins, pas désigné comme tel. Avant le XXe siècle, les livres étaient enluminés par des calligraphes, les vitraux étaient dessinés par des verriers, les inscriptions funéraires étaient gravées par des tailleurs de pierre et, dès l'apparition de la presse, c'était l'imprimeur lui-même qui composait et agençait les pages. Le design graphique existait déjà partout, disséminé dans des centaines de corps de métier différents. Aujourd'hui, sur un plateau de tournage, toutes ces casquettes reposent sur les épaules d'une seule personne : le graphiste cinéma.
Pour reproduire ces savoir-faire d'antan, Annie Atkins s'est imposé une marche à suivre : « Si quelque chose était fabriqué à la main à l'époque, alors je le fais à la main. Et si quelque chose était fait grâce à une machine, alors j'utilise une machine. » Une règle d'or qui met à profit la calligraphie à la plume, la peinture, l'embossage et les tampons encreurs, pour un résultat authentique.
L'imperfection comme crédibilité
Cette quête de justesse se retrouve aussi dans les maladresses. Dans le film, lorsque le titre apparaît, il s'affiche en lettres métalliques en arc de cercle au-dessus de la maquette de l'hôtel rose, à la manière d'une vieille enseigne de palace. Sur le design original d'Annie Atkins, le lettrage comporte de légers défauts d'espacement. Le A de « GRAND » est très écarté du N, et le D de « BUDAPEST » est loin du A. En découvrant le dessin, les maquettistes ont immédiatement pensé à une erreur involontaire et ont soigneusement corrigé les espacements lors de la construction de la miniature. Mais en voyant le résultat trop parfait, Wes Anderson a exigé que l'on revienne à la version bancale. La raison ? Parce que le design graphique s'inspire toujours de la réalité, en l'occurrence de l'enseigne du « Shepheard's Hotel », au Caire, qui comportait ce défaut, sans doute dû à une lettre refixée un peu de travers.
Mais alors, pourquoi pousser le détail aussi loin si la caméra ne s'y attarde jamais ? Parce que dans le cinéma de Wes Anderson, l'authenticité, ça ne se triche pas. Ce sont les imperfections, les défauts, les accidents du réel qui donnent vie à un décor. Pour qu'un acteur habite pleinement une chambre d'hôtel fictive, il faut que lorsqu'il ouvre le premier tiroir de la commode, il y trouve de véritables draps brodés, un vieux guide touristique imprimé sur du papier à grain d'époque et une boîte d'allumettes vintage, patinée avec le temps. À l'ère des CGI et des fonds verts, ces objets et accessoires rendent les scènes palpables et donnent une âme aux films.
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